09/05/2023

Nos voix sont sacrées (merci d'aller niquer vos races)

    J'aime bien ma voix en vrai. Ou plutôt mes voix, qui fluctuent et se relaient sans trop de contrôle de ma part. Le mieux que je puisse faire c'est essayer de deviner laquelle va sortir, quelle Cass va s'imposer dans quelle situation. Parfois j'aimerais être aux commandes, mais honnêtement, en général ça m'amuse. Et je trouve que ça me va bien. Parfois grave et faussement blasée, parfois nettement plus aigue, un peu niaise et vaguement agaçante. Un shot de trop et ça part en son strident. Mes voix me donnent le ton pour m'aider à décider quel rôle endosser. Le plus important étant que chaque rôle reste vrai. Faites-moi mentir et mes voix s'éteignent, remplacées par un bredouillage monocorde, inaudible. Il vise la transparence, il n'arrive qu'à être chiant. Abrégez ses souffrances et laissez les couleurs déborder, aussi criardes soient-elles.

Aucune idée comment mes adelphes trans vivent leurs voix. Une infinité de relations profondément intimes et individuelles, avec cette partie de notre corps qui ne peut s'empêcher de se montrer au monde. T'auras beau fermer ta gueule elle trouvera bien un autre moyen de s'échapper. Tout ce que je sais c'est que chacune de nos voix est sacrée. Voix rauque de gravier, voix fluette qui papillonne, suave, fluide, hésitante, bégayante, imposante ou discrète, sculptée minutieusement ou brute de décoffrage, voix douce et chaleureuse dans laquelle on aimerait se blottir, ou voix nasillarde juste assez horripilante pour qu'on ait envie de l'embrasser pour la faire taire, voix sûre d'elle ou voix en éternelle mue... Transmascs, transfems, transriens, transtouts, transwhateverthefucks nos voix sont si belles que j'en pète un câble. Je veux continuer de nous entendre parler murmurer gueuler chanter et rire aux éclats tou-te-s en même temps chaque jour jusqu'à ce que le monde s'effondre. À travers chacune de nos voix c'est l'infini qui s'exprime.


    Une personne trans qui partage sa voix c'est un cadeau qu'elle fait au monde. Non pas qu'on ne dise jamais de la merde, loin de là. Mais fort heureusement la merde n'exige aucun respect, un coup de kärcher lui convient. En revanche, attaque la voix elle-même et fais face aux conséquences.

Les gens qui me connaissent savent que j'suis clairement athée (ascendant pentagramme inversé et à bidouiller mes propres mythologies de poche, certes) mais ça va pas m'empêcher de fabriquer un enfer de mes propres mains, puits sans fond de glace et de flammes, de pus et de bile, dans lequel je te laisserai pourrir jusqu'à ce que ton sang se putréfie.

En d'autres termes, ferme ta gueule et laisse-nous l'ouvrir.

20/04/2023

À D, mon ami qui me veut du mal

Avertissement de contenu: mort, sang, gore, suicide, idéation suicidaire


    D, très cher D, partenaire de ma vie. Chaque jour j'en ai assez de toi. Chaque jour je me demande comment j'ai fait pour te survivre et me trouver ici, malgré toi. Ou serait-ce grâce à toi. Peu m'importe. J'aimerais te voir partir en flammes, à jamais aspiré par ce néant que tu t'efforces à créer. J'aime m'imaginer que je me suis faite à l'idée qu'on ne se quittera jamais, que tu seras toujours là pour moi. Mais sache que malgré tout ton amour je te hais. Je fais juste semblant de l'ignorer. Je te mime un sourire mais je détourne mon regard.

Vaine affaire, je te vois partout. Je te vois dans chaque crevasse de mon visage, dans chaque marque sur ma peau. Je te vois dans chaque ride, à l'aspect curieusement plastifié, que tu laisses sur ma main. Je te vois dans l'étrange brouillard qui me traverse et m'enveloppe constamment. Je te vois au plus profond de mon œil. De quel droit crois-tu que tout mon être t'appartient? N'en auras-tu jamais assez?

Je ne fais que te tourner le dos, t'insulter, te claquer la porte au nez pourtant tu t'accroches, encore et encore, un poids énorme qui me tire la chair. Tu refuses de m'abandonner malgré mes cris de rage, morsures et griffures. Tu me brûles.

Je sens ton poids sur ma langue, ton voile sur mes yeux, ton liquide épais, opaque que tu pompes dans mon crâne, je te sens plier mes os, tirer sur ma jambe. Je te sens bloquer mon souffle. Je te vois ronger ma main. Brûler mes entrailles. Qu'est-ce que tu m'as laissé? Qu'est-ce qui m'appartient?

J'ai tant essayé de te tuer. J'ai appris que c'était inutile. Tu fais partie de moi, il est vrai, du plus profond de mon être. Mais tu m'es tout autant autre, corps étranger devenu mien. Pour me débarrasser de toi il me faudrait me vider de mes tripes, répandre mon sang sur le sol, pourtant je sais que tu y survivrais. Tu me dépasses. Tu es multiple. Si je décide de voir ceci comme un combat, jamais je ne gagnerai contre toi. Si ce qui doit arriver arrivera, il n'y a pas de raison de précipiter quoi que ce soit. Ceci tu me l'as appris, et j'essaye sincèrement de m'en souvenir. Quoiqu'il arrive. Tu avoueras tout de même que tu ne me facilites pas la tâche.

Tu me dis faire ça par amour. Pour me protéger. Je sais que tu es sincère. Mais n'existe-t-il pas un autre moyen? Tu ne me le pardonneras sans doute pas, mais je continue de rêver à une vie sans toi. J'ai besoin d'y croire. Même si ça rend les choses plus dures, plus pénibles encore. C'est tout ce qu'il me reste. Laisse-moi au moins ça.


Et brûle. Brûle éternellement. Je veux dévorer ta carcasse. Alors...


BRÛLE

24/05/2021

J'IRAI SUCER DES BITES EN ENFER (qui m'aime me suive!)

Salut la compagnie!

    Ceci est la quatrième et dernière étape de notre voyage à travers les mystérieux paysages de la transphobie! Si vous avez raté nos trois premiers rendez-vous, vous pouvez les retrouver ici, ici et .

    Eh bien eh bien! Après toutes ces aventures, nous voilà donc arrivé-e-s au terminus. On a vu les arguments que les transphobes mettent en avant et diffusent dans les médias mainstream, on a vu ce que ça pouvait donner quand iels se sentaient plus pisser... Aujourd'hui il est temps de creuser encore un peu plus loin, de regarder la bête droit dans les yeux.



    Comme je l'ai mentionné dans la première partie, cette petite série d'articles de blog ne sera pas suffisante pour terrasser la haine à jamais, malheureusement. Même en incluant cette dernière étape, je peux vous garantir que nous sommes loin, très loin d'avoir fait le tour du sujet. Les racines de la transphobie s'enfoncent profondément dans l'histoire de notre société, et je ne peux ici que me contenter de remuer la surface. J'espère simplement que ce petit tour vous aura aidé-e-s à comprendre un peu mieux comment la transphobie se manifeste, et comment les discours de haine fonctionnent. Je préfère vous rappeler tout ça maintenant, car qui sait dans quel état on sera, arrivé-e-s au bout du chemin...

    Au menu aujourd'hui, on va parler religion. Plus précisément, on va examiner une poignée d'articles de groupes chrétiens, et essayer de voir s'il y a des liens avec les discours qu'on a déjà croisés. Je pars du principe que vous avez suivi cette série avec un minimum d'attention, donc je vais sans doute répéter certaines choses, mais je ne prendrai pas le temps d'à nouveau démentir chaque idée transphobe déjà rencontrée. Puis, après avoir parcouru ces textes, on va essayer de comprendre pourquoi. Pourquoi tout ce merdier, pourquoi tout ça, pourquoi pourquoi pourquoi. Tout un programme, donc. Mais avant de commencer j'aimerais préciser que, quoi qu'il se passe dans les paragraphes à venir, je ne souhaite pas ici cracher sur les personnes religieuses dans leur ensemble. Ceci n'est bien sûr pas un article sur mon point de vue concernant la religion en général, donc je ne m'attarderai pas dessus plus que nécessaire. Cependant j'écris dans un contexte où l'islamophobie décomplexée fait rage en France, et je pense donc qu'il est pertinent de rappeler que religion, foi et spiritualité font partie intégrante de l'être humain et de son histoire. Nous ne sommes pas des animaux rationnels, qui auraient dépassé tous ces concepts, et il est très dangereux de penser (ou de, ahem, croire) que c'est le cas. Il est extrêmement périlleux de s'aveugler sur l'impact que la religion, et toute autre forme de croyances, ont pu avoir et continuent d'avoir sur nous, notre culture, notre façon de penser. Je dis ça en pensant très fort à notre chère """laïcité""" française, qu'on appelle aussi "le déni" dans le milieu. Je suis queer et athée, tout en étant née dans une culture profondément chrétienne, et ce joyeux mélange influe très certainement sur ma manière d'approcher toutes ces questions. Pour autant je ne considère pas que la religion soit un mal absolu. La question de la foi peut être une chose extrêmement complexe et personnelle, et je ne souhaite en aucun cas donner l'impression que toute personne religieuse serait nécessairement mauvaise ou en dessous de moi à mes yeux. En revanche, il va sans dire que les religions organisées, hier comme aujourd'hui, ont aussi été un outil pour manipuler, endoctriner et exploiter les gens, pour abuser de leur vulnérabilité, pour justifier les pires atrocités, pour propager la souffrance de par le monde et accumuler du pouvoir. S'il n'y a aucun mal à avoir foi en quelque chose, loin de là, croire en la bonté du Christ est tout de même une piètre excuse pour être une répugnante sous-merde, vous en conviendrez. Mais trêve de bavardages, passons au sujet du jour.


    Comme tous les articles examinés précédemment, j'ai trouvé les deux premiers textes dont je parlerai aujourd'hui en cherchant des mots clés utilisés par les transphobes (notamment "idéologie trans") et en piochant sur la première page de résultats proposés par Google (qu'est pourtant sensé être de notre côté, pas très performante leur affaire). Mais cette fois-ci j'ai utilisé les termes anglais. Je ferai donc de mon mieux pour traduire ce que je cite, parce qu'évidemment il fallait bien que je trouve un moyen de me rajouter encore plus de boulot. Je vous propose de commencer tranquillement avec cette page tirée du site "The Christian Institute", une entreprise de "charité" du Royaume-Uni, ayant pour but de "pousser respectueusement nos legislateur-rice-s à remplir le rôle qui leur a été donné par Dieu, à savoir restreindre et punir le mal, ainsi que promouvoir le bien". C'est un lobby, quoi. Le sujet de "l'idéologie transgenre" fait partie des points mis en avant dans leur onglet "issues" (signifiant ici "questions, enjeux"), aux côtés d'autres sujets tels que "les drogues", "le mariage et la famille", ainsi que "l'avortement" (je vous laisse deviner leur avis sur la question). Alors, qu'est-ce qu'on y trouve comme sottises?

    "Au cœur de ce mouvement se cache une forme radicale d'auto-détermination, prenant ses racines dans le gnosticisme. Les émotions subjectives viennent supplanter la réalité objective, biologique, génétique. Ce mouvement a pour objectif final de détruire totalement la distinction entre hommes et femmes, distinction que Dieu a créée dans sa sagesse."

Hm. C'est marrant, ça me rappelle vaguement les arguments du Yannick qu'on a croisés en troisième partie. Curieux. Les sentiments subjectifs qui tenteraient d'effacer la "réalité biologique", et l'idée que toute cette démarche mènerait à détruire la distinction entre hommes et femmes. Ou plutôt, comme il le disait de manière si élégante: "Cette élucubration cérébrale prétend non seulement déconnecter fantasmatiquement le corps biologique de la psychologie, mais de toute la réalité. Un pur idéalisme subjectif" qui tenterait de réaliser "l’éclatement de toute l’anthropologie humaine", ce qui serait bien sûr terrible parce que ça irait contre la volonté de Dieu. Ah non pardon Yannick nous avait dit que Dieu n'avait rien à voir avec ça et que c'était "la nature", c'est juste comme ça que les choses sont et faut pas y toucher. En plus il passait son temps à nous traiter de puritain-e-s et comparer notre idéologie au "créationnisme". Donc non il peut pas être d'accord avec un groupe chrétien ça doit être une erreur de ma part. Continuons à gratter.

"Ces dernières années l'idéologie transgenre a été embrassée par le courant dominant. Les célébrités et une grande part des médias la promeuvent avec enthousiasme." 

Ah mais c'est vraiment curieux ça, est-ce qu'iels auraient volé des idées à Yannick avec tout son délire sur les célébrités et les médias? Ou alors c'est Graham Linehan qu'a été invité en guest star pour écrire ce passage? Après tout il a lui même dit: "L’idéologie de l’identité de genre [...] est diffusée de manière acritique par les médias populaires...".

"Les activistes poussent la société à l'accepter inconditionnellement et mettre un terme à un débat pourtant indispensable."

Graham parlait lui aussi de "réduction au silence" de quiconque "remet en question l’orthodoxie américaine à la mode de l’idéologie de l’identité de genre", et répétait sans cesse dans son texte à quel point le "débat" était mis à mal. Notons aussi que le Mathoux, dans son article pour Marianne, évoquait la même idée avec ses "transactivistes" qui réagissaient constamment de manière démesurée pour couper court à toute discussion. Sauf qu'il les comparait lui aussi à un culte (notamment avec son exclamation "Sacrilège!"). Donc tout ça c'est une coïncidence. Sûrement. Non?

"Cela signifie qu'au lieu d'apporter aux personnes trans le soutien dont elles ont besoin pour s'accepter dans le corps dans lequel elles sont nées, la société aggrave leur confusion, au risque d'entraîner de dangereuses conséquences. [...] cela pourrait les encourager à subir des interventions médicales nocives à la fois pour leur santé physique et psychologique."

On reconnaît là encore ce que disait Graham dans son délire: "J’ai également constaté que les enfants vulnérables étaient rapidement orientés vers une filière médicale qui avait de graves conséquences à long terme", mixé avec la panique de Yannick concernant l'approbation que l'État, les médias, les grandes marques, donneraient aux personnes trans (d'après lui, hein). On pourrait même aller plus loin et dire qu'on retrouve ici une trace des arguments avancés dans l'article du Mathoux quand il essayait de nous convaincre de tous les problèmes psychologiques dont soufreraient les gosses qui transitionnent, et de la nécessité à les laisser grandir "naturellement" pour obtenir un résultat "préférable". Comme le disait Debra Soh, citée par Mathoux: "considérer que l'homosexualité est préférable à une vie de supplémentation hormonale, d'opérations chirurgicales et de risques de stérilité ne devrait rien avoir de polémique" (non je vais jamais lâcher cet argument c'est juste trop niqué comme concept).

C'est bizarre. On est d'accord pour dire que c'est bizarre? C'est juste une petite page récapitulative sur le site d'un lobby chrétien et pourtant on retrouve presque tels quels des arguments croisés dans une multitude de discours ne partageant, a priori, ni les mêmes intérêts ni les mêmes objectifs, venant de personnes de pays différents, appartenant à des groupes différents (ou œuvrant seules). Mais ça se ressemble beaucoup quand même. Hmmm. Décidément, y'a anguille sous le lézard. Enfin peut-être n'est-ce qu'une exception. On va examiner un autre site pour comparer. Il faut continuer de creuser, c'est pas clair tout ça.


figures sacrées d'une civilisation perdue
selon nos études des êtres primitifs leurs attribuaient un pouvoir divin

    Je vous propose donc deux articles d'une certaine Sharon James, "Qu'est-ce que l'agenda transgenre?" et "8 façons dont votre église devrait réagir à l'agenda transgenre", publiés en février et mars 2019 sur le site d'Evangelical Times, publication chrétienne elle aussi originaire du Royaume-Uni. Je me permets de traiter les deux textes en même temps car ils se font explicitement suite, en plus de se répéter de temps à autres. Alors, qu'est-ce que ça donne?

"Notre réaction instinctive peut être de présumer que la revendication de "droits pour les personnes transsexuelles (ou transgenres)" vise principalement à protéger de discriminations injustes une petite minorité de personnes perturbées.

Cependant, en réalité, l'idéologie de "l'identité de genre" sous-jacente est toxique. En fin de compte, elle vise à éliminer légalement toute distinction entre les sexes mâle et femelle."

Ah. Nous voilà bien, c'est le même bordel. J'apprécie le fait que la réaction "instinctive", à savoir penser que les militant-e-s pro-trans luttent bel et bien pour protéger des gens, est présentée comme un leurre, "t'es tombé-e dans leur piège malheureux-se"! Y'a toujours un objectif caché avec ces sales transactivistes, on le sait depuis que la Stern nous a prévenu-e-s de leurs sinistres intentions! La présomption de culpabilité est un principe vraiment bien ancré dans la transphobie, manifestement. Par contre c'est intéressant de voir comment notre supposée réaction "instinctive" varie selon ce que Sharon souhaite raconter:

"Beaucoup d'adultes se sentent instinctivement mal à l'aise à ce sujet, mais ont peur de s'exprimer, intimidés par l'affirmation que protester contre la fluidité de genre implique de "discriminer" contre les personnes transgenres."

Un coup c'est naturel de penser de prime abord que les activistes pro-trans ont raison, un coup tout le monde est secrètement transphobe mais n'ose pas parler de peur de se faire critiquer par les terribles hordes de transactivistes qui accusent tout le monde de les discriminer! Parce que renier ouvertement l'identité de quelqu'un ainsi que sa légitimité à exister ça n'a rien de discriminant, c'est une opinion parfaitement normale! Soit dit en passant, "tout le monde est d'accord avec moi mais n'ose pas le dire par peur des représailles" c'est une rhétorique très classique utilisée par les fasc-non pardon j'ai rien dit y'a aucun rapport.

    "Des sanctions seront encourues pour quiconque "mégenre" une personne, ou quiconque refuse d'utiliser les pronoms "neutres". Cela remet en cause, comme jamais auparavant, la liberté d'expression. Cela impactera directement les églises et les parents qui tenteront d'enseigner la vérité biblique: "homme et femme il les créa".

Qui contrôle le langage contrôle le débat.

[...]

Le langage genré (l'utilisation de termes tels que homme/femme/garçon/fille etc) ne tardera pas à être considéré comme discours de haine. [...] Les conséquences sur la liberté d'expression seront énormes."

Ces relents paranoïaques et complotistes, qui présentent la transphobie comme un acte courageux, voire un acte de résistance désespérée face au péril imminent, face à la disparition même de notre langage, devraient vous sembler plus que familiers à ce stade. Je dois admettre que j'aime bien la phrase "Qui contrôle le langage contrôle le débat". On voit que les transphobes ont bien conscience des enjeux, et qu'iels ne se concentrent pas sur cette question de manière arbitraire. C'est explicitement pour nous chasser du débat et nous empêcher de communiquer, nous les colonisateur-rice-s.

    En parlant de complot, on y revient toujours:

"Le magazine TIME a déclaré l'année 2014 comme étant le "Point de Basculement Transgenre", où une idéologie, jusqu'ici largement restreinte aux départements de recherche académique et aux groupes militants LGBT, fait désormais la une des journaux.

Gabriele Kuby, militante pour la famille et académicienne, explique dans La Révolution Sexuelle Globale que tout cela n'a rien d'un accident. Elle fait remarquer que le mouvement pour les droits des personnes gays avait depuis longtemps dépassé le simple objectif de décriminaliser les pratiques homosexuelles. Ils étaient déterminés à abolir "l'hétéronormativité"; l'idée même de considérer l'union hétérosexuelle de l'homme et de la femme comme étant "normale".

Étant donné que la plupart des gens choisissent librement de vivre en relations hétérosexuelles, cela s'annoncerait être une tâche ardue. Afin de détruire l'idée que ces relations sont naturelles, il serait nécessaire de captiver le cœur et l'esprit des enfants et adolescents, aisément impressionnables." 

Tiens, cette fois c'est les gays qui tirent les ficelles et nous utilisent pour abolir l'hétéronormativité, éhéhéhé. Honnêtement, si on me laissait choisir, je préfèrerais servir les gays plutôt que le patriarcat féministe bourgeois libéral transhumaniste de la Silicon Valley. Enfin ça reste toujours un sacré délire de persécution qui continue de nous traiter comme si nous avions été manufacturé-e-s dans une usine lundi dernier. Aucun scénario ne semble vouloir nous laisser exister pour nous-mêmes et agir en notre propre nom. J'imagine que ce serait plus dur de nous haïr s'il n'y avait pas un grand secret néfaste caché derrière nous. Notez aussi comment elle dénigre le fait qu'on ose remettre en question l'hétéronormativité, et par extension l'hétérosexualité compulsive, prétendant que tout le monde est hétéro naturellement, sans aucune pression extérieure (du tout du tout), et que notre idée contemporaine de l'hétérosexualité n'est donc absolument pas un produit culturel propre à notre civilisation actuelle. C'est éternel, ça a toujours été. Partout. Il n'y a jamais eu d'autre conception du genre et de la sexualité que la nôtre aujourd'hui. Jamais, nulle part. Car c'est la nature. Ou Dieu. Ou la Scionce™. Peu importe. Venez pas manipuler nos gamins avec vos histoires de "différentes possibilités"!

    "Par exemple, le simple fait qu'un petit garçon soit inhabituellement artistique et doux ne veut pas dire qu'il devrait être poussé à se voir comme étant homosexuel ou transsexuel. Une petite fille peut être sportive et avoir des airs de garçon manqué, mais ça ne veut pas dire qu'elle devrait être poussée à s'identifier en tant que lesbienne ou "trans".

Des comportements qui, il y a quelques années encore, auraient été acceptés comme faisant partie de la norme (des filles voulant jouer aux jeux de garçons ou des garçons ne voulant pas jouer à la bagarre) sont désormais interprétés comme des signes de "confusion de genre". Cela échappe à tout bon sens."

On retrouve ici l'idée déjà exprimée dans l'article de Marianne, selon laquelle, pour tout enfant qui ne se conformerait pas assez aux normes de genre, il y aurait une grande pression à transitionner infligée par les adultes trans. Genre on serait activement à la recherche de toute jeune fille qui oserait s'approcher un peu trop près des jouets de son frère... Différence notable ici: le lien bizarre entre transidentité et homosexualité est toujours présent, c'est à peu près le même discours, mais cette fois l'homosexualité n'est pas une voie "préférable". Au contraire elle semble tout aussi déviante et déplorable. Mais l'argument reste pratiquement identique. Curieux. En tous les cas ça rejoint l'idée que la transidentité ne serait essentiellement qu'une mode qui toucherait soudainement de plus en plus d'enfants trop influençables. Au risque de me répéter: percevoir la transition comme un simple "effet de mode" est un fantasme transphobe né de l'ignorance de la réalité de nos expériences, et la pression pour rester cis à tout prix est bien plus forte et généralisée que tout ce qui pourrait émaner des communautés trans. Autrement dit, cet argument peut sembler plausible, mais uniquement si vous ne savez absolument rien de nous. Sans parler du fait que je trouve ça assez présomptueux que la Sharon vienne nous déclarer fièrement "on ne juge plus du tout les goûts et activités de nos enfants aujourd'hui, tout le monde est d'accord pour dire que c'est normal pour un garçon de vouloir jouer à la dinette parfois, y'a jamais aucun soucis du côté des cis sur ces questions". Je pense qu'elle s'avance un tout petit peu trop sur ce coup-là. J'en profite d'ailleurs pour ajouter, au passage, que l'injonction à respecter les normes de genre est si omniprésente qu'elle s'applique aussi aux personnes trans elles-mêmes. On est constamment encouragé-e-s à essentiellement passer pour des cis, y compris dans nos parcours médicaux. Il est ainsi tout à fait possible qu'on reproche à un mec trans de ne pas avoir été assez "masculin" avant son coming out, de ne pas avoir exhibé assez de "signes" quand il était enfant par exemple. Mais bon, évidemment c'est nous qui fliquons les comportements des gosses pour les mettre dans des boîtes...

"Il nous faut faire front pour empêcher les enfants de subir des interventions médicales dangereuses à la fois physiquement et psychologiquement. Intervenir médicalement est inutile et imprudent. Les jeunes mineurs ne sont pas assez matures pour pouvoir prendre des décisions d'une importance aussi capitale."

On a déjà vu de nombreux propos extrêmement similaires, dans l'article de Marianne et en particulier dans les élucubrations de Linehan: "Si vous pensez que des enfants de trois ans à peine peuvent accepter une procédure qui les aiguille sur une voie médicale pour leur vie entière ...". Notez aussi les similitudes avec les citations du Christian Institute plus haut. Les fameuses "dangereuses conséquences" de la transition, qu'aucun-e transphobe est foutu-e de prouver mais qui sont sensées nous terrifier et nous convaincre malgré tout. Remarquez à quel point la capacité des enfants et ados à se connaître elleux-mêmes, ou plus simplement leur droit à se questionner est à nouveau rejetée sans autre considération. À les entendre on croirait qu'on capture les bébés pour les placer dans une machine à transition automatique... Toute la réalité d'une transition est complètement évacuée, les longues années que ça peut prendre, la résistance éventuelle de la part des proches comme des médecins, la véritable nature des traitements et procédures... Et bien sûr tout effet positif qu'une transition sociale ou médicale pourrait apporter est minimisé, ou passé sous silence. Les transphobes se contentent toujours de remplacer le réel par leurs histoires, sans faire le moindre putain d'effort pour atteindre un semblant de crédibilité, et c'est toujours affligeant de constater que ça marche beaucoup trop souvent. Rappelez-vous tout ce qu'on a dit au sujet des enfants dans la deuxième partie, rappelez-vous tout ce que les transphobes leurs font déjà subir, y compris les opérations chirurgicales infligées aux enfants intersexes, si vous avez encore besoin de vous convaincre de leur hypocrisie.

    "La triste vérité est qu'il existe des prédateurs sexuels qui ont utilisé les droits légaux accordés aux transsexuels afin de se faire passer pour une personne transsexuelle afin d'avoir accès aux espaces féminins pour agresser des filles et des femmes [ndt: la phrase d'origine est très mal écrite, mais j'ai décidé d'en préserver l'esprit artistique plutôt que de la rendre plus fluide (parce que ça me fait rire)].

Il nous faudra faire preuve d'une vigilance toute particulière pour protéger les jeunes enfants dans la vie de tous les jours (par exemple, s'assurer qu'ils n'aillent pas aux toilettes sans accompagnement s'il se trouve la moindre menace pour leur sécurité)."

Les trans sont des prédateurs sexuels, on le sait déjà Sharon, on le sait! Stern, Mathoux et Linehan ne se sont pas gênés pour nous le rappeler, encore et encore. D'ailleurs c'est le sujet de l'un des tout premiers articles que j'ai cités dans cette série. Celui dans lequel des activistes transphobes admettaient ouvertement que ce mythe était un mensonge manufacturé de toute pièce afin de manipuler les gens. Cette "triste vérité" qu'on ne nous laisse jamais oublier mais, encore une fois putain de bordel, qu'on ne se fatigue jamais à prouver, et qu'on nous demande de croire sur parole.

Et ça marche beaucoup trop souvent. Et c'est toujours à nous de les démentir.

    "Mais le dessein de notre création nous enseigne que Dieu nous a fait mâle et femelle pour refléter sa gloire en chaque âge.

Cette création fondatrice est transculturelle et atemporelle. Les Saintes Écritures ne tolèreront tout simplement pas la fausse séparation entre le sexe et le soi-disant "genre" [les fameuses Saintes Écritures dont il n'existe qu'une seule version au monde et qui n'ont jamais donné lieu à plus d'une seule interprétation, rigide, immuable, absolue. C'est bien connu].

[...]

Dieu a délibérément fait mâle et femelle différents et interdépendants (Genèse 2:18; 21-24), et il interdit que l'on brouille la distinction entre les sexes (Deutéronome 22:5)."

Remarquez que c'est exactement ce que disait Yannick la dernière fois, lui qui rejetait si fermement la religion chrétienne: "En tant qu’homme, je suis ravi de ne pas pouvoir accoucher [...] et je dois accepter cette « perte fondatrice » pour me constituer en tant qu’homme devant une femme qui, elle, l’a (mais elle n’a pas ce que moi j’ai), ce qui permet la beauté et la poésie d’une incomplétude réciproque." Sans parler du fait qu'il passait la totalité de son propre article à "[interdire] que l'on brouille la distinction entre les sexes". Le parallèle n'est pas toujours aussi évident mais la même attitude est présente dans tous les discours transphobes qu'on a pu voir, l'idée est toujours la même: il existe deux boîtes, seulement deux boîtes, et il est impossible et contre-nature d'en dépasser ou d'en changer. C'est tellement impossible qu'il faut absolument qu'on agisse pour interdire cet acte impossible à réaliser, voire dissuader ou punir les personnes qui commettent cet acte. Qui est impossible à commettre. Parce que c'est pas dans notre nature et c'est pas comme ça que l'être humain a été fait donc on peut pas le faire mais faut empêcher les gens de le faire quand même. Qu'on invoque la parole de Dieu, du dico, ou du manuel d'SVT pour se justifier ne change rien à l'argument lui-même. Et ne change rien au fait qu'il soit faux. Car on existe, tout simplement. On pourrait même presque dire que pour beaucoup de gens, dépasser de leur boîte semble leur venir... "naturellement", si je puis dire. N'en déplaise aux textes sacrés lus en 6ème.

    "Plus largement, il nous faut plaider pour la protection des enfants face aux présentations dogmatiques du "gospel" de la fluidité de genre, qui ne peuvent servir qu'à les embrouiller."

Ah oui donc comme le répétaient plus ou moins implicitement les transphobes précédent-e-s, c'est les trans les vrai-e-s fanatiques, aveugles aux réalités du monde et qui tentent de plier les gosses à leur volonté. Il faudrait quand même pas que nos enfants soient exposés à des idées extérieures et hérétiques comme "tu as le droit d'aimer les personnes que tu aimes" ou "tu peux définir tes propres choix de vie et devenir la personne que tu as envie (ou besoin) d'être"! Les conséquences de tels mensonges sur nos petits bébés seraient terribles, car le problème c'est bien la déviance elle-même! C'est absolument pas le fait qu'on invente des Autres pour manufacturer la norme, pour définir des communautés faussement homogènes ainsi que les règles auxquelles elles doivent se conformer, et nous donner le droit d'exclure et exploiter ces Autres afin d'asseoir notre influence et notre pouvoir! Non, il n'y a rien de mal à tout ça, car la norme est naturelle et éternelle! Ne laissons pas les Autres semer la confusion dans nos rangs et remettre en question cette norme qui nous lie! Continuez à affirmer la norme et rejeter les Autres, et si vous-mêmes vous souffrez c'est parce que vous ne faites pas assez d'efforts pour suivre les règles, vous n'êtes pas dignes!


    Ok ça me saoule. J'en ai officiellement ma claque. C'est la même chose, encore la même chose, toujours la même chose. Les mêmes arguments surgelés. Discours transphobe numéro 17, disponible dans tous les magasins près de chez vous! Vous n'avez plus qu'à ajouter votre propre sauce et le tour est joué!

Si vous suivez cette série en lisant par vous-même les articles que je commente (en général c'est une bonne idée d'aller vérifier les choses par soi-même mais bon j'suis pas votre mère hein), vous trouverez une multitude d'autres arguments récurrents qu'on retrouve ici chez Sharon, et même parfois des exemples spécifiques, déjà rencontrés précédemment et répétés ici ou là comme si on se les passait de main en main. Je ne m'arrête pas sur chaque détail de chaque article, on n'a tout simplement pas le temps. Croyez-le ou non, je coupe même une bonne partie de ce que j'aurais envie de dire. On pourrait donc continuer pendant des heures à citer tous les parallèles entre tous ces articles. Mais j'en ai marre de toute cette mascarade.

    Trêve de finasseries. Dis-nous quel est le fond de ta pensée, Sharon.

    "Nous ne sommes pas un conglomérat accidentel d'atomes. Chaque être humain est créé à l'image de Dieu, et doit être traité avec dignité et respect. Notre identité n'est pas à comprendre en termes de "ressenti", mais en termes de "vocation". Dieu nous a destinés à vivre en tant qu'hommes ou femmes, et son dessein est en harmonie avec la forme qu'il nous a donnée.

Nous ne sous-estimons pas l'épreuve que cela peut être pour certains de vivre cette vocation, mais sur le long terme, "choisir" une identité contraire à notre réalité créée ne fera que causer plus de souffrance.

[...]

Lorsqu'une personne transsexuelle pénètre dans notre église, nous la voyons en tant qu'être humain, fait par Dieu, d'une valeur et d'une importance éternelles. Il nous faut traiter chacun avec civilité et respect.

En fin de compte, nous devons trop les respecter pour tolérer le mensonge du "changement de genre". Une compassion digne de celle du Christ sera toujours basée sur la vérité.

[...]

Il est nécessaire de faire preuve de vigilance sur le fait que de nombreux évangéliques professants considèrent désormais que l'expérience personnelle est une autorité, au même titre que les Saintes Écritures. Tout comme de nombreux évangéliques se sont, durant ces cinquante dernières années, "adaptés" à l'homosexualité, il existe aujourd'hui une pression intense pour nous pousser à nous "adapter" à la transsexualité [ndt: je pense qu'il est important de préciser qu'ici Sharon utilise le mot "accommodate", qui ne signifie pas simplement "adapter", mais aussi "répondre aux besoins de"].

Il y a beaucoup de pression de la part de la culture, et même au sein de l'église évangélique, pour qu'on accepte et soutienne les déclarations d'un individu concernant son identité, en particulier s'il souffre visiblement d'une profonde angoisse.

Mais, comme dans toute interaction pastorale, la véritable compassion doit être ancrée dans le bon dessein de Dieu pour l'humanité."

J'espère que tout le monde peut voir à quel point ces paragraphes sont absolument abjects. Nous allons renier ton identité, renier ton individualité et ton expérience qu'on va déclarer être un mensonge, t'empêcher d'accéder aux soins que tu réclames, mais c'est pour ton bien. Nous allons te forcer à te plier corps et âme à notre volonté, mais c'est parce qu'on te respecte. C'est pour t'empêcher de trahir ta destinée. Bien sûr c'est nous qui avons interprété ta destinée à ta place et c'est nous qui accordons de l'importance à ce concept mais ton point de vue sur ta propre vie ne vaut rien à nos yeux puisque nous savons mieux que toi qui tu es. Puisqu'on l'a déjà décidé pour toi. Peu importe que tu souffres toute ta vie car c'est la mission qui t'incombe: souffrir pour rien, renier toute aide extérieure, ne jamais chercher à te comprendre, à aller mieux, à reforger ta vie selon tes besoins, car tu n'es rien, et le rôle qu'on t'impose est tout. Souffre, obéis, tais-toi. Reste dans ta boîte. C'est pour ton bien, fais nous confiance.

On te promet qu'une fois mort-e tu te sentiras mieux.

Il n'y a plus ici de distinction entre "les personnes trans qui souffrent de dysphorie de genre, problème psychiatrique reconnu, et les transactivistes qui viennent coloniser le débat féministe en ramenant tout à elles", comme le prétendait Stern. Il n'y a plus ici la prétention de vouloir protéger les lesbiennes des personnes trans qui viendraient les "remplacer". Il n'y a plus ici l'idée que les trans s'attaqueraient aux jeunes homosexuel-le-s. Pour Sharon il n'y a ni distinction ni compromis à faire. Toute personne queer doit être rejetée ou convertie. Il faut résister à la pression nous poussant à accepter les trans comme les homosexuel-le-s. C'est cis-het ou rien. L'hétérosexualité cisgenre est la seule vérité, et tout autre mode de vie est anormal, répréhensible et va à l'encontre de la volonté de Dieu. Contre-nature. Le rejet est total, et l'on peut facilement imaginer qu'un tel état d'esprit incite non seulement à mépriser les queers de sa propre communauté (ou se haïr soi-même) mais à imposer "la volonté de Dieu" à un niveau national, voire international. En fondant des lobbies, par exemple, entre autres.


    Mais tout ceci ne répond pas à notre question: pourquoi tous ces discours se ressemblent à ce point? Dans cette série nous avons croisé une "féministe radicale", un journaliste absolument impartial citant des scientifiques très objectives, un défenseur auto-proclamé des femmes et des enfants, un anti-féministe qui dénigre la religion chrétienne, et maintenant on a une poignée de textes chrétiens conservateurs. Si on mettait tout ce beau monde dans une même pièce j'ai du mal à imaginer que tout se passe sans accroc. Yannick se prendrait probablement un peu de violence dans la figure. Impossible que des individus aussi disparates soient d'accord entre eux, et effectivement les intentions proclamées varient, les causes qu'on prétend défendre ne sont pas les mêmes. Il faut protéger les femmes, il faut contrer le féminisme, il faut s'opposer au fanatisme religieux, il faut respecter la volonté de Dieu, il faut préserver l'intégrité de l'espèce humaine. De loin, ces discours n'ont rien à voir. Pourtant, ajoutez une personne trans dans la pièce et tout le monde semble s'accorder contre elle. Dès qu'on arrive aux arguments anti-trans, tout se répète, encore et encore. Les mêmes paroles dans la bouche d'une multitude de personnes, bien que chacune tente d'y apporter ses propres tournures de phrase. Pourquoi?

Bah... Y'a pas vraiment de suspense. Je répète la réponse depuis le début.


la libre-pensée a de beaux jours devant elle


    Voici un article décrivant une conférence ayant eu lieu en octobre 2017 à Washington. Il s'agit du Values Voter Summit, rassemblement annuel de la droite chrétienne américaine ayant notamment accueilli Trump comme orateur. L'un des sujets abordés cette année fut la lutte contre les droits des personnes trans. Durant l'événement, "une certaine tendance se dégageait [...] tandis que divers orateur-rice-s enrobaient leur opposition aux mesures anti-discrimination dans une rhétorique se faisant passer pour progressiste: les droits pour les personnes trans étaient décrits comme anti-féministes, hostiles aux minorités et même irrespectueux des individus LGB. Ceci semble faire partie d'une plus grande stratégie, ayant pour but d'affaiblir les avocat-e-s des droits trans en tentant de les séparer de leurs allié-e-s, des féministes et des défenseur-euse-s des droits LGBT."

Une oratrice, Meg Kilgannon, a explicité un certain nombre de tactiques à adopter pour contrer "l'agenda transgenre", la première étant de:

"... “diviser pour mieux régner. Malgré tous ses récents succès, en vérité l'alliance LGBT est fragile, et les activistes trans ont besoin de l'aide du mouvement gay pour les légitimer.” [...] Pour beaucoup, “l'identité de genre à elle seule, c'est aller trop loin. Si nous séparons le T du reste de la soupe à l'alphabet nous rencontrerons plus de succès.”

Kilgannon a identifié une vaste coalition d'allié-e-s potentiel-le-s en dehors de la droite chrétienne qui seraient à même de confronter les mesures pro-trans. Voici son conseil sur la manière de les attirer:

Expliquer que les droits pour l'identité de genre ne peut venir qu'au détriment des autres: les femmes, les victimes d'agressions sexuelles, les athlètes femmes obligées de concourir avec les hommes et les garçons, les minorités ethniques qui accordent culturellement de l'importance à la pudeur, les enfants en situation de pauvreté qui font face à de nombreux obstacles à leur succès scolaire et n'ont pas besoin d'une couche supplémentaire de chaos dans leur vie, les enfants qui souffrent de troubles anxieux, la liste est longue.”"

C'est vachement marrant tout ça. C'est trop rigolo comment dans ces quelques déclarations on retrouve la plupart des sujets rencontrés dans notre voyage. Mais ce n'est pas tout:

"Le dernier point non négociable, pour Kilgannon, est qu'il ne faut pas aborder le sujet de l'identité de genre avec des arguments religieux, ceux-ci étant tout simplement inefficaces.” Elle recommande d'utiliser à la place des arguments basés sur la biologie et la raison.

Plutôt que de s'opposer aux droits des personnes trans de façon évidente en usant d'arguments moraux et religieux, la stratégie clé de la droite religieuse a été de formuler sa rhétorique anti-LGBT en des termes scientifiques ou médicaux — une stratégie adoptée depuis longtemps par les groupes anti-LGBT. Ici, [Peter] Sprigg se réfère à l'argument du “naturel” qui anime une grande partie de l'agenda anti-LGBT de la droite chrétienne, mais pivote pour se concentrer sur la science et la santé:

“Certains d'entre nous, beaucoup d'entre nous en cette pièce, peuvent s'indigner face au mouvement transgenre simplement par principe, considérant que c'est, en un sens, une transgression des lois naturelles mais il nous serait plus difficile de défendre publiquement notre cause si l'on pouvait prouver qu'effectivement les personnes souffrant de dysphorie de genre sont réellement en meilleure santé si elles subissent une transition de genre... Mais ce n'est pas le cas."

Tout est là, ou presque. Comme je le disais, si les discours transphobes se répètent à ce point c'est tout simplement parce que ce ne sont pas des raisonnements individuels mais des arguments préconçus. C'est de la pure rhétorique. C'est de l'esbrouffe. C'est un ensemble de tactiques.

    Que les choses soient claires, je ne suis absolument pas en train de dire que les arguments transphobes ont été inventés pendant une conférence en octobre 2017 (tout le monde sait que la transphobie n'existait pas en 2016), et je ne suis pas non plus en train d'affirmer que tou-te-s les transphobes du monde sont secrètement en lien avec les organisations américaines à l'origine du Values Voter Summit. Je ne pense pas que Linehan était présent dans la salle à prendre des notes, et je ne pense pas que la Stern dissimule un tatouage de Trump sous sa veste. Ce que je dis c'est que tous ces discours sont des outils, et des outils ça se partage. Une tactique ça peut être reproduit, une rhétorique ça peut être imité, sans contact direct voire même sans connaître la source. C'est même le principe de ces tactiques, en fait. Et encore une fois je ne vais pas prétendre que la droite américaine serait la "source" de la transphobie. La "source" c'est tout simplement le fait que nous vivons actuellement dans une société patriarcale et capitaliste (entre autres), et les valeurs de cette société nous sont inculquées dès notre plus jeune âge. Ce qui nous semble "naturel", "instinctif" ou ce qui relève du "bon sens", c'est ce qu'on nous a appris. Nos valeurs reflètent celles de notre culture, elles ne sont pas innées. Notre vision du monde est le fruit de notre environnement. Personne n'a la science infuse, personne n'a acquis à la naissance une connaissance absolue des véritables fonctionnements de l'univers, et personne n'est au-dessus des influences de son environnement. Mais la simple existence des personnes trans est en elle-même une remise en question fondamentale et frontale des valeurs patriarcales qui nous semblent aller de soi, tant qu'on n'y réfléchit pas trop. Accepter sincèrement notre existence nécessite d'accepter cette remise en question, et de s'intéresser à l'être humain réel, pas à la "nature humaine" telle qu'on nous l'a racontée. En d'autre termes, notre existence peut représenter un danger pour les valeurs patriarcales telles qu'elles existent aujourd'hui.

Notre existence est un acte de violence.

    Certaines personnes semblent donc nous percevoir ainsi. Comme une idée inconfortable, ou comme une menace. Et au fil du temps elles peuvent glaner ici ou là des arguments les réconfortant dans leur méfiance, des discours qui confirment leurs craintes. Et commencer à les répéter à leur tour pour se justifier, ou pour expliquer le "danger" aux autres. Et la chaîne continue. Les outils passent de main en main. Aucune importance que ces discours soient des tissus de mensonges, que rien ne puisse être prouvé, que rien ne tienne debout si on l'examine attentivement, puisque le but n'est pas de nous comprendre mais de nous faire disparaître. Et si assez de personnes les propagent, les mensonges finissent par obfusquer la vérité. Dans les faits, peu importe que ces personnes aient conscience ou non de la provenance de leurs discours, peu importe que la Stern pense sincèrement lutter contre le patriarcat ou qu'elle mente délibérément, car les discours de haine provoquent forcément les mêmes résultats. Ce sont des outils. Et on ne soigne pas une plaie avec un marteau.

    Pourquoi la droite chrétienne semble à ce point s'intéresser à nous? Pourquoi l'extrême-droite emploie si souvent les discours de haine? Non ce n'est pas simplement parce que ce sont des ordures, ou par ignorance. L'une des fonctions des discours de haine est de justifier la prise de pouvoir, ou tout du moins l'emploi de mesures de plus en plus drastiques pour "gérer" le "problème". La minorité ciblée n'est pas grand chose d'autre qu'un bouc émissaire. Quelle est la réponse adéquate au "danger" causé par "l'idéologie trans"? C'est facile, on a déjà aperçu plusieurs mises en place de cette réponse dans notre deuxième partie. Plus de contrôle. Plus de contrôle sur les corps des gens, sur ce que les gens pensent, plus de contrôle sur leur identité et leur mode de vie. Contrôler les idées auxquelles nos enfants ont accès, contrôler à quoi doit ressembler une femme et ce qu'elle a le droit de faire, contrôler le passé des gens et leur avenir, contrôler qui a accès aux sports, aux toilettes, aux espaces publiques, contrôler qui a quels organes, contrôler les poils pubiens, contrôler les taux d'hormones, contrôler les chromosomes... Toutes les aberrations évoquées dans notre deuxième partie, et dans les articles qui y sont cités, ne sont pas des accidents fâcheux partis d'une bonne intention, ce sont les résultats attendus (et prévisibles) de ce type de discours. C'est une question de contrôle, de pouvoir. Les discours de haine servent à justifier la consolidation d'un pouvoir toujours plus autoritaire sur la population. Il n'existe aucune réalité parallèle dans laquelle les transphobes arrivent bon gré mal gré à libérer les gens des systèmes qui les oppressent à l'aide de discours de haine bien placés. Stern qui nous accuse de coloniser le féminisme, mène à Sharon qui exige qu'on rejette ou convertisse toute personne queer, mène aux athlètes racisées mutilées ou chassées de leur profession. Sans parler des actes violents ou meurtriers commis envers la minorité ciblée. La vraie nature des conflits intra-militants, évoqués plusieurs fois dans cette série, se joue ici. Il y a des féministes qui luttent pour tenter de libérer les gens de l'oppression du patriarcat et il y a des "féministes" qui, volontairement ou pas, aident l'extrême-droite à gagner en influence et mettent directement en danger une partie de la population. Si vous n'arrivez pas à croire à une telle possibilité, peut-être croirez-vous cet autre compte rendu du même Values Voter Summit, dans lequel on peut voir Kilgannon déclarer ceci, au sujet de l'alliance entre femmes conservatrices et "féministes" au sein d'associations telles que Hands Accross the Aisle:

"Citant leur opposition commune à l'identité de genre, la pornographie et la prostitution, elle remarqua malicieusement, “je n'aurais jamais imaginé que nous étions d'accord à ce point.”"

On parle de transphobie dans cette série mais je peux vous assurer que je pourrais dire à peu près la même chose des groupes "progressistes" racistes, islamophobes, validistes, etc etc. En règle générale, méfiez-vous des activistes qui s'offusquent quant on leur parle d'intersectionnalité (aussi connu sous le nom de "peut-être qu'on pourrait se parler et s'entraider en fait en voilà une idée").

    Et à tout hasard, si jamais la présence de Trump dans l'équation ne vous suffit pas à voir le rapport avec l'extrême-droite, je peux toujours ajouter cet article décrivant les liens entre la transphobie, l'antisémitisme et les théories du complot fascistes telles que le mythe du "génocide blanc" (et aussi l'idée qu'il existe un complot transhumaniste tiens tiens dis-donc Yannick). Jugez par vous-mêmes avec ces déclarations tirées de la publication d'extrême-droite Occidental Observer:

"En sapant le sens de ce que c'est que d'être mâle et femelle, [...] l'on ébranle le sain concept de la famille. Et lorsque le sain concept de la famille que possède un groupe donné est ébranlé, ce groupe menace de façon toujours plus pressente de [devenir la victime d'un] génocide."

"... l'engagement, si disproportionné qu'il en est stupéfiant, des Juifs dans le mouvement des "droits trans" révèle encore une autre forme de guerre ethnique juive."

Je l'ai déjà mentionné dans notre troisième partie, les théories du complot transphobes sont absolument compatibles avec les mythes fascistes. Tout comme la transphobie des "féministes radicales" est compatible avec la transphobie des lobbies chrétiens conservateurs. Petite astuce: si à un moment donné de votre vie vous vous retrouvez à avancer main dans la main avec des nazis, il est probablement temps de vous poser quelques questions. S'il existe un sujet sur lequel vous êtes d'accord avec les fascistes, vous pouvez partir du principe que vous avez horriblement, profondément tort. Et si vous refusez de lâcher cette main ne venez pas vous plaindre qu'on ose vous regarder d'un mauvais œil. Vous pourriez simplement arrêter tout ça en fait. À n'importe quel moment, vous pouvez décider d'arrêter de mentir, d'arrêter de faire souffrir autant de monde. À chaque instant, c'est une option pour vous. Ça ne répare pas le mal qui a déjà été fait, certes, et je veux bien comprendre qu'à un certain stade vous pouvez vous êtres entouré-e-s de personnes qui vous soutiennent et vous encouragent dans cette voie, qu'à un certain stade vous avez investi tellement de temps et d'énergie dans cette obsession sur les corps des autres et la nécessité de les contraindre que tout arrêter semble impossible... Mais à chaque instant c'est une option. Et vous ne la prenez jamais. Vous ne lâchez jamais cette putain de main et vous continuez d'avancer sur les cadavres qui s'empilent.

Que nos asticots vous dévorent.


    Bon. Finissons-en. Avant de laisser le rideau tomber pour de bon, j'aimerais jouer cartes sur table. Dans tous leurs délires complotistes servant à justifier leur haine, les transphobes nous accusent, essentiellement, de vouloir détruire le monde. Je ne peux répondre qu'avec le sérieux que de telles déclarations exigent.

Oui. Exactement.

Regardez-le bien dans les yeux, votre monde. Le monde que vous cherchez à tout prix à défendre, pour lequel vous êtes prêt-e-s à mentir continuellement, à vous compromettre avec les allié-e-s les plus vil-e-s, à ramper dans la merde, à persécuter tant de personnes jour après jour. Ce monde dans lequel la vie humaine est méprisée, ce monde qui emprisonne les gens dans une misérable existence de servitude, ce monde de la contrainte, du contrôle, ce monde malade et gangrené qui provoque catastrophe après catastrophe, dans lequel les massacres sont quotidiens, dans lequel nos dirigeant-e-s osent afficher "liberté égalité fraternité" sur leurs monuments, tandis que leurs larbins piétinent les tentes des sans-abris et se réservent le droit de nous tuer, tandis qu'on nous laisse subir toutes les conséquences des décisions prises par le pouvoir, tandis que leurs bottes nous écrasent à chaque instant, qu'on nous vole notre propre vie en nous faisant croire que c'est la faute des Autres si tout va mal. Oui ouais. Perso j'aimerais voir tout ça partir en fumée. C'est vrai, nous voulons changer notre langage, nous voulons redéfinir certains mots. Parce qu'on étouffe. Nous voulons que la langue se rapproche de la vie, et se détache des décisions arbitraires prises par une bande de péquenots morts depuis trois siècles. C'est vrai, "homme" et "femme" sont des concepts qui, si je doute qu'ils risquent de disparaître, perdent un peu de leur sens si on suit notre logique jusqu'au bout. C'est le principe. Nous voulons être des individus. Nous voulons faire sauter les boîtes factices, les rôles sociaux prédéfinis dans lesquelles la conception binaire du genre nous enferme. Nous voulons respirer. C'est vrai, si on les laisse interroger le monde, vos enfants pourraient prendre des décisions qui ne sont pas les vôtres. Laissez-les vivre. Ce monde pue la mort. Et nous voulons vivre.

    Si la "nature humaine" est de subir des hiérarchies factices, d'obéir à l'autorité jusqu'à la mort en lui délégant notre libre arbitre, alors oui, je cherche délibérément à renier ma nature. Si le "bon sens" est d'accepter le statu quo tel qu'il est sans jamais poser de question en répétant continuellement "c'est comme ça est pas autrement", alors oui, je hais la raison elle-même. Si "Dieu" est l'excuse que vous avez créée pour justifier votre besoin incessant de contraindre le reste de l'espèce humaine à votre volonté, alors oui, ce dieu-ci, je suis prête à l'égorger de mes propres mains. Vous pouvez gémir autant que vous voulez, vous pouvez crier au péril trans qui vous réduit au silence, sur les réseaux, dans les journaux, à la télévision, quoi que vous fassiez votre monde est mourant. Il nous faudra peut-être encore 100 ou 100 000 ans pour qu'il ne soit plus que ruines, mais un jour ou l'autre il s'effondrera. Un monde qui refuse à ce point de prendre en compte la réalité ne peut tenir éternellement. Vous pouvez réduire notre existence en cendres, vous pouvez nous envoyer à la mort aux côtés de nos camarades queers, juif-ve-s, roms, socialistes, travailleur-se-s du sexe, handicapé-e-s, malades mentaux-ales mais nous continuerons d'exister. Nous faisons partie du genre humain. Tant que vous n'aurez pas exterminé l'humanité toute entière, nous serons là. Vous pouvez choisir de vivre dans la peur de l'Autre pour le restant de vos jours, ou tenter de cohabiter avec les personnes qui vous entourent...

Et lâcher cette putain de main.



    Je vous laisse avec les sages paroles de notre sauveur à tou-te-s, tirées d'un film absolument normal et tout à fait cis.

"Je sais que vous êtes là. Je sens votre présence. Je sais que vous avez peur. Vous avez peur de nous, vous avez peur du changement. Je ne connais pas l'avenir. Je ne suis pas venu vous dire comment tout ça finira. Je suis venu vous dire comment ça va commencer. Je vais raccrocher ce téléphone, et ensuite je montrerai à tout ces gens ce que vous ne voulez pas qu'ils voient. Je leur ferai voir un monde sans vous. Un monde sans lois ni contrôle, sans limites ni frontières, un monde... où tout est possible. Ce que nous en ferons ne dépendra que de vous."

PALALAM PALALAM PALALALALALAM


J'ai absolument pas du tout pu résister, ahahahahaha

À la prochaine, et surtout, prenez soin de vous.
Bah bye!

Cass